Gaston Kaboré
Deux cinéastes présents à la Cinémathèque, le Burkinabé Gaston Kaboré et le Nigérian Newton Aduaka, font le point sur ces problèmes. Le premier est l'auteur de Wend Kuuni et Rabi, qui évoquent les villages du Burkina Faso. Son dernier film, Buud Yaam, date de 1997. Depuis, Gaston Kaboré, aujourd'hui âgé de 57 ans, s'est consacré à un institut de formation pour les cinéastes africains, Imagine, qu'il a fait construire et exister à Ouagadougou, la capitale de son pays. Il repassera derrière la caméra en 2009, assure-t-il.
Newton Aduaka
Newton Aduaka est né au Nigeria en 1966 et a grandi en Angleterre. Rage, son premier film, évoquait la vie d'un adolescent d'origine africaine à Londres. Ezra, présenté le 8 février à la Cinémathèque française, suit la descente aux enfers d'un enfant soldat en Afrique de l'Ouest.
Que vous inspire la programmation de la Cinémathèque ?
Newton Aduaka : J'ai un sentiment ambivalent. Ma perception de l'Afrique va au-delà du continent. Je voudrais demander à Catherine Ruelle (qui a dirigé la programmation), qui a une connaissance très vaste du cinéma panafricain, où sont les Brésiliens ? Les Haïtiens ? Dans le monde entier, il y a des cinéastes qui rendent compte de leur expérience de l'Afrique.
Un débat oppose les tenants d'un "cinéma de village", qui met en scène l'Afrique rurale, et ceux qui veulent aller vers les réalités urbaines. Comment vous situez-vous ?
G. K. : Les gens ont le sentiment que montrer l'Afrique rurale dévalorise les Africains modernes qu'ils sont. C'est bête mais ça fait partie d'un dispositif d'assujettissement mental. Même si les villes sont en train de grandir très vite, une grande part du destin de nos pays se joue dans le monde rural. On a parfois voulu dicter aux cinéastes africains ce qu'ils devaient faire : occupez-vous de vos villes grouillantes d'histoires extraordinaires. On ne doit pas nous définir un espace dans lequel nous devons travailler.
Ousmane SembeneN. A. : D'abord, des cinéastes comme (le Mauritanien) Med Hondo ou (l'Ethiopien) Haïlé Guérima ont parlé des vrais problèmes de l'Afrique, de la politique qui étranglait le continent et ses peuples. Ce genre de films a disparu. Yaaba (du Burkinabé Idrissa Ouedraogo, en 1989) et Yeelen (1987), qui est un grand film - pour moi, Souleymane Cissé est un maître -, ont changé le visage du cinéma africain. Sont arrivés ce que j'appelle les "films calebasses" qui nous ont ramenés à une perception romantique et nous ont écartés du présent immédiat. C'est bien de voir que ce cinéma émasculé, très joli, touche à sa fin.
Croyez-vous que la production de fictions longues en vidéo, qui connaît un essor commercial remarquable, entre autres au Nigeria, représente un espoir pour le cinéma africain ?
G. K. : Ceux qui se sont mis à produire ces films de façon massive viennent du commerce. Ils vendaient des ignames, du manioc, du plantain et autres tissus et se sont dit qu'il y avait quelque chose à faire. La plupart des intervenants se sont improvisés producteurs, réalisateurs, pourquoi pas ? Peut-être sont-ils en train de constituer les premiers éléments d'une industrie. Il y a des gens qui en vivent, des acteurs, des techniciens, qui apprennent leur métier ; et le public devient de plus en plus exigeant. Mais je vois des films réalisés pour une trentaine de millions de francs CFA (environ 45 000 euros) diffusés en salle, au Burkina, en vidéo. Les gens ont besoin d'histoires, pour eux le débat entre pellicule et vidéo n'est pas intéressant.N. A. : Au Nigeria, quelles histoires propose-t-on ? Nollywood (surnom donné à l'industrie des fictions au Nigeria), c'est un substitut aux soap operas brésiliens, ce n'est pas du cinéma. C'est un bouillon de culture, le public exige de meilleurs produits, un meilleur son, de meilleurs acteurs. Mais ce n'est pas ça le problème, le problème ce sont les histoires.
Nollywood abrutit les gens, ils regardent les mêmes histoires sans fin, mais comme elles sonnent vrai, qu'elles renvoient à des mythologies contemporaines, elles ont du
succès. L'enthousiasme de la presse vient du fait que les gens consomment leur propre culture, c'est très important. Il faut passer au niveau suivant.
Africamania, Cinémathèque française, 51, rue de Bercy, Paris-12e. Mo Bercy. Jusqu'au 17 mars. Vendredi 8 février à 20 h 30, avant-première d'Ezra.
Sur Internet : www.cinematheque.fr.


Palabres